
En effet, qu'est-ce qui peut bien attirer 11 jeunes, âgés de 13 à 18 ans, à traverser l'archipel des Îles de la Madeleine, en randonnée et en ski cerf-volant, à travers banquises, lagunes et dunes gelées, en plein mois de février? D'autant plus qu'il s'agit de jeunes confrontés à une maladie qui fait trembler la plupart des gens : le cancer! Laissons Louise Ménard, membre du Conseil d'administration de la Fondation Sur la pointe des pieds et bénévole de l'expédition, raconter à sa façon comment s'est déroulée cette aventure exceptionnelle dont le souvenir restera impérissable dans le coeur de ces jeunes explorateurs.
Vendredi 24 février :
16h30, tout le monde se retrouve à la Gare Centrale de Montréal. Les jeunes sont sur leurs gardes, chacun dans leur petit coin. À part la rencontre que nous avons eu avec eux et leurs parents une semaine avant le départ, ils ne se sont jamais vus, ils ne se connaissent pas. Ils ont eu le cancer, la leucémie pour plusieurs, le hodgkin pour d'autres ou le cancer testiculaire. Ils sont onze âgés de 13 à 18 ans, sept gars : Simon, Shane, Raphaël, Juan-Pablo originaire de Colombie, Patrice, Jean-Philippe, et Isaël, puis quatre filles : dont deux anglophones, Laurie, Mirna, Sabrina et Marie-Pier. Ils sont trois de Montréal, deux de Québec, deux de Sherbrooke, deux de l'Ontario, un de Chicoutimi et une de Halifax.
Vers 18h00, nous partons en train pour une longue route de 9 heures, ponctuée de plusieurs arrêts, pour arriver à Mont Joli à 2h45 (du matin). Tranquillement, les jeunes commencent à se parler, certains décident de jouer aux cartes et le contact commence à se faire. Je tente de dormir mais j'entends les ados échanger de plus en plus. Ce que j'entends est incroyable ! Ils parlent déjà de leur cancer, leurs traitements, les effets secondaires, les piqûres. Tous se joignent pour raconter LEUR histoire. Incroyable ! la banalité, la sérénité avec laquelle ils échangent comme des faits divers. C'est trippant de les entendre.
Samedi 25 février
Il fait «frette en titi» à Mont Joli. La deuxième partie du voyage se fait sur le bateau CTMA Vacancier, un bateau traversier brise-glace, jusqu'à dimanche matin. L'expédition commence ! C'est cool on est tous un peu poqués après une nuit «rock & roll» mais ce n'est pas grave le «spirit» est là. Une rencontre d'introduction a permis à tout le monde (ou presque) d'exprimer leurs attentes. Le consensus est clair : avoir du fun et faire de l'exercice en visitant un nouveau coin de pays, oublier les durs moments suite aux traitements de chimiothérapie. Tiens ! Voir la glace se briser sur le passage du navire est un spectacle absolument incroyable et intéressant. Idem pour le beau coucher de soleil sur le fleuve
Dimanche 26 février
Arrivée aux îles à 11h30. Juste avant, on se rencontre pour la remise des vêtements et équipements (tous fournis, commandités par North Face, Mountain Equipement, etc.) à tout le monde, doudounes, manteaux Goretex, pantalons léger et de ski, bottes tuques, polar, lunettes de ski, cagoules, masques, lunettes soleil, mitaines, gourdes, bottes chaudes, etc. Tout est prévu, les jeunes ne manqueront de rien. Petite marche pour se dégourdir les jambes, visite de Cap aux Meules puis on s'installe. Bercés par la tranquillité hivernale et naturelle des lieux, nous allons dormir et manger dans des campements ancestraux, les yourtes, ces habitations traditionnelles des peuples nomades de Mongolie (principalement) qui demeurent un lieu magique où l'énergie circule d'une façon toute particulière.
Après le lunch, on part pour une randonnée pédestre de 15 KM qui a duré quatre heures et demie. Laurie n'a pas suivi. Elle décide de partir. Elle a de la difficulté à s'intégrer principalement en raison de la barrière linguistique. Elle a le sentiment que tout le monde la juge et elle n'est pas bien dans cet environnement. Cependant, elle ne peut pas partir avant mardi. Nous mettons tous les autres adolescents dans le coup car nous avons besoin de leur aide pour l'intégrer et faciliter son séjour. Ils sont tous incroyables, ils ont tous fait leur part pour l'amadouer, la faire rire, et la mettre à l'aise, on commence à la voir sourire et rire. Dîner au ragoût de poulet du chef Luc. On joue longuement au loup-garou (jeu de cartes amusant) puis c'est l'heure de dormir.
Habillés de deux sous vêtements de ski, d'un chandail et d'une tuque de polar et d'un col ainsi que de bas de laine, le tout enveloppé dans une couverte de polar et d'un sleeping d'hiver, pour la plupart, c'est la première expérience à coucher dans une yourte avec petit poêle pour le chauffage au milieu. Nous sommes séparés en 3 yourtes cette fois-ci. La première fois, c'est un peu bizarre on se demande si on va dormir et mourir gelé pendant la nuit sans se réveiller. Il fait froid, mes cheveux sont gelés, je n'ai pas mis de tuque, mais là, je cherche désespéramment ma tuque dans mes bagages à mes pieds !! On se relaye la réanimation du feu. Pas évident de se laver les dents dans la neige et ne parlons pas des petits pipis nocturnes dans la toilette à la sciure de bois. Pas si pire finalement la 1ère nuit.
Lundi 27 février
Lundi matin, après le déjeuner, nous partons encore pour une longe randonnée pédestre de 5hrs, environ 18 km, le long de la côte jusqu'a notre 2e très grande yourte au Cap de l'Hôpital, où nous serons tous ensemble. Les paysages sont hallucinants c'est beau, beau incroyablement beau. L'hiver aux Îles, c'est la banquise, les lagunes gelées, les dunes de sable, de neige, des falaises de grès rouge, constamment sculptées par les vagues et un ciel infini. La yourte est au bord de la mer WOW !! Inimaginable. Les jeunes sont super sympathiques, coquins et blagueurs. Quelle belle attitude. Après le dîner dans une autre yourte cuisine, nous avons eu un gros feu de camp au bord de la mer et nous avons eu la visite de deux amateurs astronomes avec leur télescope pour nous faire voir Saturne et Mars. Absolument incroyable. Il faisait très, très froid mais nous étions près de la yourte pour aller se réchauffer.
Mardi 28 février
Nous avons passés la nuit à 15 dans une grande yourte et Annick et Héléna avec Fanie sur les tables de la yourte cuisine. Nous avons très bien dormi il faisait plus chaud que la veille. En gang, ça fait de la chaleur. Le mardi matin est consacré à la pratique des cerfs-volants avec des spécialistes locaux, «Au gré du vent». Il fait - 25 C et le vent souffle bien fort mais les ados bougent et on se réchauffe au chocolat chaud. Nous passons 3 heures à avoir le cours et se pratiquer en groupe de deux. En après-midi, les jeunes ont leur baptême de l'air en hélicoptère pour aller voir les blanchons. Quelle merveilleuse expérience. Ils partent pendant trois heures après avoir enfilé les costumes d'aviateur appropriés.
Le tour en hélicoptère, pour aller à environ 25 km de la côte, prend environ quinze minutes et est super excitant. C'est une année très prolifique pour les phoques et les adorables blanchons. Il y en a des milliers. Les femelles passent environ quatre semaines pour s'occuper de leurs petits. Après-midi féerique à voir les mamans et les bébés et les papas au loin. Quel bonheur de voir leur excitation. Finalement, Laurie n'est jamais partie. Hier, ce fut une bonne journée pour elle. Les jeunes ont beaucoup contribué à l'attirer dans le team et à la faire rire. Petite fête en soirée avec une comédienne locale, Emma Leblanc, absolument tordante, et un groupe de musiciens du coin.
Mercredi 1er Mars
Départ pour la Grosse Île en randonnée pédestre de 18 km au total pour la journée sur les banquises avec le fleuve gelé à perte de vue. Paysage paisible, tout blanc, on a l'impression d'être au bout du monde. Fascinant, reposant et très ressourçant. Lunch sur le bord d'un banc de sable. Les ados continuent la randonnée, mais ils en ont ras-le-bol de marcher autant, même s'ils sont fiers d'avoir été capables de faire tous ces kilomètres. Ils sont morts de fatigue. La marche en après midi a été trop longue, ils sont à plat mais le moral est bon. Certains on fait un bout à cheval (Two Steps) qui nous a accompagné toute la journée avec Isabelle, son maître. Le cheval qui portait des sacs et des petits matelas pour le lunch a été guidé par plusieurs ados tour à tour et conduit entre autre par Jean-Philippe pendant une heure. Après un bon ragoût de maquereau du chef Luc, la plupart se retirent dans la yourte pour « chiller ». Ils apprennent une bonne nouvelle : « demain pas de randonnée pédestre, on fera du ski de cerf-volant et on restera à la même yourte » déclarent les responsables de l'expédition. Alors petite journée sympathique pas trop forçante pour demain et les jeunes sont contents. Même s'ils ne se sont pas couchés tard, ils en ont encore pas mal de chien dans le corps pour des jeunes brûlés!
Jeudi 2 mars
Il fait un froid sibérien. La journée la plus froide de l'expédition à date. Ça prend tout ce que nous avons de chaud: cagoule, lunettes de ski, doudoune, capuchon et tube. Rien ne doit être exposé. Pendant que certains font du ski cerf-volant, d'autres se promènent à cheval. Petite journée un peu plus calme, amusante. Les paysages de Grosse Île sont très beaux. La yourte est au bord de l'eau dans le port. Ce soir au menu, c'est du chili con carne. Il fait chaud dans la yourte cuisine mais on gèle dehors. Simon a décidé d'essayer la tente d'hiver, alors le gang de « Vert et Mer » lui monte une tente à côté de la yourte. Quelle bravoure, personne ne veut se joindre à lui, ce n'est pas évident. A 22h00, on est tous claqués et nous nous apprêtons à dormir notre dernière nuit dans une yourte. Demain, nous goûterons au luxe de l'hôtel, un camp de vacances à l'Île de Grande Entrée, avant le départ de samedi. Annick a commencé à préparer les jeunes mentalement en leur faisant prendre conscience que c'était notre dernière nuit ensemble dans une yourte.
Vendredi 3 mars
Toute la semaine, à tous moments décousus, les jeunes se sont racontés, ils ont verbalisé leur histoire, l'annonce de leur cancer, les traitements, comment ils ont vécu ça avec leurs parents, leurs frères, leurs soeurs et leurs amis. La plupart viennent de terminer leur traitement de chimio depuis quatre à six mois. La journée s'annonce super avec transport au dernier point sur l'Île « Old Harry's Point ». Après une courte marche de trois heures trente minutes, pour se rendre à l'Île de Grande Entrée, c'est la pêche à l'anguille (pas très beau à voir !!) pour ensuite aller de doucher et retrouver nos vêtements de ville, dîner et faire la fête du départ. Tout le monde passe sous les douches dans les chambres à deux et se rendent dans une salle ou il y a des jeux et des ordinateurs (de retour au 20e siècle!!)
Les « au revoir » commencent. On s'échange les adresses courriel, les caméras se promènent pour prendre les dernières photos. Ceux, qui, il y a une semaine ne se connaissaient pas du tout, ont établis des liens pour toujours. L'évolution a été foudroyante. À vivre ensemble 24 heures sur 24 depuis une semaine : les timides sont devenus volubiles, les réservés, de joyeux bouts en train et ils sont, tous sans réserve, devenus des bons amis.
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De gauche à droite... Non! De droite à gauche... Non plus! De haut en bas, de bas en haut... Bon, j'ai compris! Voici les supers explorateurs de la Fondation Sur la pointe des pieds, Expédition Îles de la Madeleine, Édition 2006. Bravo! |
Hier soir, au dernier dîner, nous avons fait un tour de table en leur demandant à chacun un seul mot qui résumerait leur expérience cette semaine. Pour certains ce fut le courage, l'amitié, l'estime de soi, d'autres se sont dits grandis ont découverts des choses sur eux-même, la persévérance, l'accomplissement, l'intensité, ils se sont dit chanceux, renforcis, ils ont partagé, développé une belle complicité, le sens de l'entraide, ils ont appris sur la vie et ont eu beaucoup de plaisir. Pour sa part, Marie-Pier (16 ans) a choisi le mot vie, se rappelant que vivre avec le cancer a changé son rapport avec l'existence et les gens. Pour elle, l'aventure proposée par la Fondation Sur la pointe des pieds a été une occasion de se connaître davantage et d'apprécier les moments qui lui sont offerts. L'un de ces moments a été l'accueil chaleureux des Madelinots. Oui, ces jeunes, déjà plus matures pour leur âge en raison de l'épreuve du cancer, repartent grandis avec une meilleure estime d'eux-même et une fierté de l'avoir fait.
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I will survive... Yes! |
 | Après le dîner, ce fut la fête avec un chanteur des îles venu chanter et jouer de la guitare. Laurie est allée chanter « I will survive » !!! Imaginez, la Laurie du départ qui pleurait et de cachait dans son manteau. Avec l'aide de tout le monde, elle a eu le courage de rester. À chaque jour, on pouvait l'observer s'intégrer au groupe. Or ce soir, elle est la 1ère à se lever pour aller chanter au micro devant tout le monde!!!! Quel virement extraordinaire. Avant d'aller se coucher, Annick (c'est la directrice de la fondation) leur a remis un diplôme de la Fondation en reconnaissance de leurs exploits de la semaine.
Samedi 4 mars
Départ à 5h30. Nous sommes tous un peu zombies. Pour la moitié des ados, c'est le baptême de l'air en avion. Très excitant, surtout qu'on fait un arrêt à Gaspé et un 2e à Québec. Nous laisserons Simon à Québec. Ce sera la première séparation. Les autres nous quitterons à Montréal. À l'aéroport, les adieux sont humides exprimant tant de la joie que de la tristesse. Les jeunes finissent les poses des caméras avant de dire au revoir jusqu'au retrouvailles de juin.
Nous rentrons tous fatigués certes mais le coeur bien rempli de nouvelles amitiés, l'esprit gonflé par la fierté et l'enthousiasme d'avoir découvert de nouvelles choses, d'avoir relevé le défi de l'aventure, du froid, des grands vents, du dépassement sur le plan physique,de l'abandon temporaire de la famille. Les jeunes adolescents rentrent la tête haute, fiers d'eux-mêmes avec une estime grandie et surtout d'innombrables souvenirs qu'ils raconteront pour plusieurs mois à venir tout en oubliant l'épreuve de la maladie.
Pour les adultes qui se sont attachés à ces enfants, la séparation est difficile, trop rapide, presque cruelle. Il nous reste aussi le souvenir d'une semaine inoubliable parmi des jeunes qui nous ont impressionnés à plus d'un égard. Ils ont des leçons de vie à apprendre à beaucoup de jeunes qui sont épargnés et à beaucoup d'adultes qui à leur contact intime, gagneraient à mettre parfois certaines choses en perspective.
Louise Ménard, Montréal le 10 mars 2006.
Merci à l'équipe d'accompagnateurs :
Annick Dufresne, directrice générale de la fondation,
Héléna Longpré, coordonnatrice de projets
Bertrand Dupuis, psycho éducateur et membre du conseil d'administration,
Félix Nguyen, oncologue et membre du conseil d'administration
François Demers, urgentologue et membre du Comité médical
Louise Ménard, membre du conseil d'administration.
Merci également à l'équipe de Vert et Mer. Quels organisateurs hors pairs. Ils ont été absolument fantastiques jour après jour et on fait un succès de cette expédition.

Merci à Tourisme Îles de la Madeleine pour ses images superbes. Vous êtes invités à visiter son site et à découvrir l'un des beaux coins du Québec.

Webédition : Serge Daigneault
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