Banniere Section
Énergie et anarchie
Ariane Krol

Mais à moins que vous n'ayez un palais bionique ou, comme moi, une petite fixation sur les listes d'ingrédients, le principal changement dans cette catégorie de produits vous a probablement échappé.

Au goût et à l'oeil, ce sont toujours les même saveurs chimico-médicinales baignant dans des jus troubles aux couleurs pas possibles. Ce qui est nouveau, c'est que plusieurs des boissons lancées depuis un an renferment des ingrédients non autorisés dans des aliments au Canada, comme de la caféine, dont l'ajout est permis seulement dans les boissons à base de cola.

Faudrait-il les retirer du marché ? Bien malin qui pourrait le dire ces jours-ci.

Red Bull, la boisson énergétique la plus vendue au monde, a été le produit du genre a obtenir le feu vert de Santé Canada l'an dernier. Le truc ? Le fabriquant a demandé un numéro de produit naturel (NPN), comme il l'aurait fait pour un casse-grippe à l' échinacée.

Cette semaine, j'ai trouvé dans les commerces de mon quartier au moins cinq autres boissons énergétiques additionnées de caféine. Plusieurs portaient la mention «produit de santé naturel», mais, selon Santé Canada, aucune ne détient de NPN. Certains fabricants m'ont affirmé que leur produit avait été autorisé et qu'il n'y manquait que le numéro, mais, entre les vacances des uns et des autres, certaines réponses manquent encore. De toute façon, la vraie question n'est pas là. Ce qu'il faut se demander, c'est pourquoi des boissons interdites comme aliments ou boissons sont acceptables comme produits de santé naturels si, dans les faits, ils ne sont jamais consommés ou vendus autrement que comme des aliments­, c'est-à-dire sans restriction dans les épiceries,

les bars ou les restaurants.

Croyez-moi, je n'ai rien contre les potions énergétiques ni contre la caféine, souvent bien pratique pour dissiper la sensation de fatigue ou renforcer la concentration. Mais ce n'est ni à moi ni à votre grand-mère que les fabricants pensent lorsqu'ils lancent un de ces élixirs sur le marché. La clientèle est surtout jeune et masculine, témoigne le VP marketing des Breuvages Cott Canada, Andrew Pollock. «On parle ici d'un segment adolescent assez significatif.»

Les effets de la caféine sur les jeunes n'ont pas fait l'objet de beaucoup d'études, mais les recherches qui existent montrent qu'ils y sont au moins aussi sensibles que les adultes. Une étude américaine menée auprès de plus de 8000 adolescentes a révélé que les plus grandes

consommatrices de caféine avaient davantage tendance à souffrir de maux de tête, d'estomac et de dos. Des scientifiques israéliens ont suivi 36 jeunes de 7 à 15 ans affligés de maux de tête quasi quotidiens qui ingurgitaient au moins 193 mg (1,5 litre de cola) par jour. Un  sevrage progressif a suffi à débarrasser complètement  33 d'entre eux (92 %) de leur mal de bloc ! Un groupe de jeunes Américains de 8 à 12 ans n'ont pas  eu cette chance. Après leur avoir fait ingurgiter de 120 à 145 mg de caféine par jours durant deux semaines, les chercheurs les ont privés de ce stimulant pendant 24 heures. Résultat : leur temps de réponse à un test d'attention s'est considérablement allongé, un effet de sevrage qui a duré jusqu'à  une semaine.

Selon les directives de Santé Canada, les enfants de 4 à 6 ans ne devraient pas consommer plus de 45 mg de caféine par jour, les 7 à 9 ans, pas plus de 62,5  mg et les 10 à 12 ans, 85 mg au maximum, chocolat inclus. À titre de comparaison, les grandes canettes de Monster et de Lost Energy contiennent respectivement 170 et 166 mg de caféine, une bouteille (591 ml) de Mountain Dew Énergie en referme 91 mg et une minicanette  (250ml) de Red Rave ou de R20+, 80 mg. Pour une canette de Coke ou de Pepsi, on parle de 34 et 37 mg respectivement.

Bien sûr, toutes ces canettes magiques (y compris celle, toute en polonais, que m'a gracieusement traduite ma collègue Agnès Gruda) arborent une mention déconseillant aux enfants d'en consommer le contenu. À noter aussi la recommandation d'éviter de mélanger le produit avec de l'alcool. Promis, docteur.

Santé Canada a reçu pour l'instant cinq signalements d'effets indésirables (nausées, vomissements, rythme cardiaque irrégulier, insomnie, etc.) liés à la consommation de boisson énergétiques.   «Trois d'entre eux étaient associés à un usage hors étiquette ou mauvais usage du produit et un a été présumément associé à de l' alcool», précise une porte-parole du ministère, Carole Saindon.

Sans vouloir dramatiser l'impact des boissons énergétiques, il faut reconnaître que plusieurs d'entre elles comportent des risques d'effets secondaires pas mal plus intenses que bien des médicaments sans ordonnance confinés derrière les comptoirs des pharmacies. J'ignore comment il faudrait les reclasser, mais en produits de santé naturels, elles sont aussi à leur place qu'une centrifugeuse pour extraire le jus d'herbe de blé dans un dépanneur.
 
Textes : Ariane Krol, journaliste La Presse 
Webédition : Serge Daigneault
Titre animé : Martin Boisvert

(Sauf pour les photos.)

 



Les projets Québecjeunes.com et les Ateliers Clique sur toi! ont été rendus possibles
grâce à une contribution financière du programme Francommunautés virtuelles d'Industrie Canada.


et le soutien de



reagis email to friend Imprimer

>